Dans la peau d’un écrivain célèbre

Dans la peau d’un écrivain célèbre

Bonjour à vous !

Voici un petit texte qui a germé il y a quelque temps déjà, à l’occasion d’un exercice d’écriture lancé, encore et toujours, par notre chère Anne-Gaëlle Huon.

Le thème était : « Vous vous réveillez dans la peau d’un écrivain célèbre. Racontez-nous… »

Thème qui a visiblement beaucoup inspiré toutes les participantes (oui, je crois qu’il n’y avait que des filles) et a donné naissance à plein de textes très sympas !

Voici ma petite contribution 🙂

 

Le réveil se met à sonner. Je tends une main paresseuse et tâtonne, les yeux fermés, pour le localiser, avant d’abattre mon poing dessus, comme à mon habitude. Un énorme craquement se fait entendre.

J’ouvre un œil, un peu à regret, et découvre mon réveil pratiquement en miettes. Allons bon. Je ne me connaissais pas tant de force !

Étonnée, je regarde ma main, tentant de comprendre. Les doigts qui gigotent, sous mon nez encore endormi, sont plutôt robustes, et de longs poils noirs en ornent les phalanges. Peut-être que je deviens folle, mais cette main-là n’est définitivement pas la mienne. Et pourtant, elle exécute les mouvements que je lui ordonne et semble accrochée à mon bras. Mon bras, musclé, et recouvert de poils lui aussi.

Il me faut un miroir, vite ! Je me précipite jusqu’à la glace de l’armoire et me découvre entièrement.

Je confirme. Ça, ce n’est pas moi !

Dans ma vie habituelle, je m’appelle Céline, j’ai trente-six ans et les cheveux bruns. Mais le reflet que me renvoie le miroir ce matin a plus de chances de s’appeler Marcel ou Jean-Paul. Je vois un homme assez grand, solidement bâti, et il a, ou plutôt j’ai un visage assez sympathique, avec des yeux rieurs. Pour ce qui est de l’âge, mes trente-six ans semblent déjà loin, et les cheveux qui devaient habiller le dessus de mon crâne auparavant semblent avoir définitivement plié bagage.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Je n’y comprends rien. Dans ma tête, tout se bouscule. Ce sont bien mes pensées, mais je ne suis plus dans mon corps.

Je prends une grande inspiration, essayant de ne pas paniquer, et je scrute la chambre avec attention. Près du lit défait, j’aperçois ce qui doit être ma veste en tweed, posée sur le dossier de la chaise. Je m’avance et fouille les poches du vêtement. Après quelques instants, je trouve enfin ce que je cherche. J’ouvre mon portefeuille et y prends mon passeport.

Je tourne fébrilement les pages pour trouver mon nom. Pas de chance : ma vue refuse de faire une mise au point précise sur les petits caractères. C’est vrai qu’à mon âge…

Je scrute la pièce à la recherche de mes lunettes. Je dois forcément en avoir ! En tout cas, il vaudrait mieux. Autrement, je peux dire adieu à la lecture. Sauf en braille, éventuellement, ou projetée sur écran géant.

Je sors en trombe de ma chambre et m’élance dans l’escalier. Mais mes articulations – qui n’ont plus trente-six ans – me rappellent tout de suite à l’ordre. Forcée de ralentir la cadence, je descends les marches avec précaution et pénètre dans la cuisine.

Coup d’œil circulaire. Pas de lunettes. Rien dans le salon non plus.

Je pousse la porte entrouverte de mon bureau et me retrouve instantanément transportée dans une autre époque. La pièce est plongée dans la pénombre, mais un rai de lumière, dans lequel dansent quelques grains de poussière dorée, filtre à travers les persiennes, éclairant ma table de travail. Mes lunettes sont là, posées sur le sous-main de cuir, près de la superbe machine à écrire ancienne qui est venue remplacer mon ordinateur portable.

Je contourne la table pour voir la machine de plus près. C’est une Underwood, une vraie, comme celle que j’ai toujours rêvé d’avoir.

Émue, j’avance la main pour l’effleurer du bout des doigts. Un frisson me parcourt l’échine et soudain, son cerveau, à lui, fusionne avec le mien. Ses pensées s’insinuent dans ma tête, remplaçant les miennes, petit à petit. Et son cerveau m’intime un ordre : écrire, tout de suite, maintenant. La feuille blanche est déjà là, enroulée autour de son cylindre, semblant n’attendre que mes mots.

Je m’assieds dans le grand fauteuil de cuir, chausse mes lunettes et pose les doigts sur les touches. Mes doigts tapent, lentement, lettre après lettre. Les mots se forment, petit à petit, pour composer le titre de mon prochain livre, celui que je vais écrire pour mes enfants. Et ce livre s’appellera Charlie et la chocolaterie.

 

Roald Dahl

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